ASPERGES, DIEU, LE TEMPS DE SECHER



J'ai toujours aimé les asperges, leurs formes, leurs couleurs, et leur tête, j'ai failli m'évanouir quand j'en ai découverte une dans un tableau de Manet. L'asperge entrait dans l'histoire de l'art et du monde.


« La toile-mère était une botte », rappelle Alexandre Meyrat Le Coz ; lentement nous glissons vers les Pâles Ténèbres.


L'arrivée des asperges ressemble aux premières neiges. Comme si Dieu s'était coiffé un peu hâtivement.


Le temps de sécher, la botte conserve une fraîcheur mythologique.


Lorsque l'asperge est seule, elle est nue, elle semble résister à tout, au feu, au temps. Tandis que les vierges entonnent leur chant du départ, quelques secousses entourent leur action . Elles illustrent le regard humain. Et l'affinent.


L'asperge en botte ou en colonnes, grâce à un système d'irrigation, avait alors trouvé sa coloration ; dans un amphithéâtre, tous les éléments qui composaient l'installation étaient reliés à une pompe, sorte de cœur. Infatigable. Le plâtre consommait le pigment. Le temps de sécher de la queue jusqu'à la tête, elle retrouvait son existence et son allure parfaite. L'asperge est un mannequin.


« Asperge en marge » est le titre que donne AMLC à ses travaux qui hantent comme des fantômes ses expositions buissonnières, hommage rendu à Manet, modeste et insistant.
La maquette occupe cette naissance renouvelée du monde. AMLC ne déroge pas à une esthétique de l'atelier, laboratoire de formes et d'instruments visibles comme inviolés. Les tuyauteries visibles jusqu'à l'ostentation voient trembler l'édifice. Nous nous trouvons au cœur des possibilités d'un devenir où la morale subit fêlures et revers sanglants. Les possibilités triomphent, émanations magnétiques et secrètes.


Loin de l'asperge, entends la nuit rose, pure, souple, sans limite.


L'asperge blanche se situe aux frontières du baiser. Elle remorque une part du mystère de Dieu, au-delà de ses apparences réalistes. L'asperge est la goutte blasphématoire qui fait déborder l'histoire de l'art.


Sa blancheur relève d'un goût irraisonné du mortel. AMLC nous confie n'avoir jamais goûté à l'asperge noire. La tyrannie du blanc est d'une nature silencieuse.


Nous sommes témoins d'une circulation, celle de l'érotisation. La cueillette de l'asperge se fait au cœur des territoires érotisés. Lacan envisageait une « érotisation de la castration ». Il nous faut renaître dans les merveilles perdues. Il nous faut griffer nos langues guidées par des cantiques.


L'asperge m'envoûte par sa magnifique allure de reine . A perpétuité. De quoi répudier les esprits fins, et retenir les gourmets rares, les richesses humides de l'art.


L'asperge s'abandonne à nos palais offerts à tout vent. La beauté de sa fabrication est un bonheur pour le cerveau.



Pierre Giquel