Frappez-plein Piggy Bank !

 

28.09.19 – 23.11.19

La Gâterie (Nantes)

 

En partenariat avec le FRAC et l’Université de Nantes.

 

 

Alexandre Meyrat Le Coz explore les rapports ambigus de l’art, de l’argent et de la vie à travers un ensemble de pièces relevant soit de la manipulation scientifique, soit de la mise en scène, pour donner forme à son étude microbiologique du capital. Complicité ou incompatibilité, tensions ou prolongements, l’exposition Frappez-plein Piggy Bank ! installe un ensemble de relations duelles qui mettent en question l’ambivalence de la notion de « valeur », qu’elle soit esthétique ou marchande. Matière concrète ou évocation symbolique, l’argent est convoqué dans sa capacité à emprunter les formes du vivant, à se fondre dans ses lignes pour s’incarner autrement que comme un instrument de la société marchande.

En s’appropriant artistiquement la logique entropique du capital, sa tendance à détruire pour s’enrichir, Alexandre Meyrat Le Coz multiplie les moyens d’arracher l’argent à sa dimension monétaire ou commerciale.

Le sacrifice de ce qui fait souvent la qualité maîtresse d’un objet, à savoir son prix, s’opère ici au profit d’un geste créatif désinhibé, d’autant plus libre qu’il ne répond à aucune attente commerciale. Motivé par une ambition aussi expérimentale que critique, le projet interroge les inconscients langagiers qui s’expriment dans l’évocation de l’argent : en retournant la logique du proverbe contre elle-même, en déjouant le pouvoir et la fonction de l’argent auxquels il se réfère, l’exposition frappe plein, fort et juste pour faire jouer l’économie de la vie contre la vie de l’économie.

 

Figure tutélaire du projet, littéralement, le cochon-tirelire Piggy-Bank y tient une place d’honneur, quand bien même celle-ci se révèlerait fragile, à l’image de la céramique, de la porcelaine ou de l’argile qui servent à sa fabrication.

L’animal porcin est en effet le symbole de l’argent dans de nombreuses cultures, sans que l’on puisse déterminer avec certitude l’origine de cette signification.  Résulte-t-elle d’un glissement sémantique opéré entre deux termes anglais proches phonétiquement, le pig (« cochon ») et le pygg (« argile », matière des tirelires) ? Se rattache-t-elle plutôt à la symbolique chinoise où l’animal évoque opulence et abondance ? Ou serait-ce enfin une référence à une pratique des paysans provençaux qui cachaient leurs économies dans le ventre de leurs bêtes ? Qu’importe la source, l’imaginaire est le même : l’argent est affaire de viscères, il engraisse, il a trait au sale. Dans la théorie sexuelle de Freud, le premier commerce prend d’ailleurs place au stade anal, lorsque l’enfant alterne défécation et rétention des selles pour échanger avec sa mère. Une broche dans l’anus, une pièce dans le ventre, le cochon-tirelire ingère et digère, suggérant que l’épargne n’est que l’autre nom d’une incorporation. 

 

Le geste artistique est ici de compenser ce rapport au sale de l’argent-cochon par un réinvestissement esthétique de la figure porcine, notamment à l’œuvre dans une pièce telle que Le blé appelle le blé. La tête de cochon, ironiquement érigée en trophée, se présente comme une tirelire à disposition du public, fixée à un mètre carré de grains de blé, métaphore céréalière de l’argent. Bouche ouverte, visage dissymétrique, une oreille tombante, elle donne l’impression d’une aumône un peu maladroite faite par un animal sans superbe, au teint ironiquement beurré (le beurre en appelant certainement au beurre). La flèche signalétique, incitative au don, redouble l’appel lancé à travers le titre à enrichir l’œuvre, ou bien plutôt à rémunérer l’artiste. La pièce de monnaie que l’on donne, que l’on peut emprunter à une autre œuvre de l’exposition si on en est à court, peut avoir plusieurs significations suivant l’intention qu’on lui prête : considérée comme une récompense du public à l’artiste, elle le rappelle à la faible rentabilité de sa production ; comme un acte désintéressé, elle questionne son propre rapport au don (et au contre-don) ; comme un moyen de court-circuiter l’exposition, elle devient une ode à l’improductivité et à la comptabilité absurde. Pris au piège d’une logique financière implacable qui veut que l’on ne prête qu’aux riches et que seul l’argent engendre l’argent, le spectateur ne peut que constater la vanité d’un système exclusif, qui tourne à vide, en circuit fermé. 

 

A la cruauté du jeu boursier, à la brutalité des politiques néolibérales, à l’injustice de l’épargne rentière répond la violence à laquelle se prête l’argent. Il faut en effet frapper la monnaie avant de l’échanger et détruire le cochon tirelire pour récupérer son pécule. Il faut aussi au capital des milices et des dispositifs de sécurité toujours plus répressifs pour protéger ses intérêts. En réponse à cette agressivité devenue monnaie courante, Alexandre Meyrat Le Coz propose de renverser le pouvoir de l’argent en le ramenant à la condition des corps qu’il contraint ordinairement.

S’appropriant l’expression « Frappez-plein » (extrait du chinois 扑满, pinyin, pū mǎn, la « tirelire », traduit littéralement par « frappez-plein »), il offre l’occasion de retourner la violence que l’économie exerce sur les individus en pensant l’exposition comme une joyeuse partie de piñata. Toujours ça de pris, toujours ça de gagné remplit ainsi une fonction quasi cathartique en montrant le symbole de l’épargne, et à travers lui celui de la capitalisation, empalé comme un rôti et partiellement dégradé. Possible image du travail comme souffrance obligée, condition du gain pécuniaire, cette séance de torture sur céramique permet également la satisfaction de pulsions sadiques qui viennent compenser, un peu, à leur mesure, le sentiment continu d’être victime d’un système économique.

En dernière lecture, l’agonie de ce corps porcin passé à la broche fournit l’image d’un système financier arrivé à saturation, comme poussé à bout après s’être vautré dans l’argent. Renforcée par le cliquetis traînant des pièces de monnaie qui tapent les parois de son ventre et s’en échappent parfois, la précarité de la sculpture illustre le déclin du capitalisme tel que nous le connaissons, tandis que sa façon de tourner en rond, à vide, signe la fin de l’illusion d’une croissance illimitée. 

 

La dialectique perverse installée entre ce que l’on consomme et ce qui nous consume porte la notion de sacrifice au rang de leitmotiv de la société marchande. Car c’est bien de destruction dont il est question quand on pense l’exercice de la pleine jouissance dans les sociétés capitalistes. La croissance répond en effet à une logique de « création destructrice », comme l’appelle Joseph Schumpeter, qui veut que toute innovation balaie nécessairement les précédentes, générant chez les individus une fatigue d’être, une désaffection, une absence à soi.

A cette entropie organisée du système économique, Alexandre Meyrat Le Coz en oppose une d’un tout autre ordre, la plasticité destructrice du corps vivant, sa capacité à toujours créer des formes par effacement de formes plus anciennes. Il faut en effet au corps digérer, éliminer les cellules superflues et la matière en trop pour se former et s’adapter à son environnement. En faisant jouer biologie contre économie, la prolifération d’organismes contre la profusion d’argent, il oppose deux modes de création en négatif pour faire du sacrifice une occasion de métamorphose.

L’installation La coupe est pleine moque ainsi la rhétorique de l’argent victorieux, dépensé au bénéfice de la vie, celle qui avance que l’on « gagne sa vie » comme on « gagne son argent ». Symboles populaires de la réussite du champion, les trophées sont présentés sous la forme de sculptures hybrides, semi-organiques. Enduites au préalable d’une matière poreuse qui permet à des systèmes racinaires de se greffer, les coupes deviennent les supports d’une mousse qui les colonisent entièrement en une dizaine de semaines. Indésirable et résistante, le parasite végétal signe ainsi la victoire de la nature sur la civilisation, en même temps qu’il pare la structure en métal et plastique de sa propre organicité.

La mousse fait alors passer la coupe du statut d’objet sériel à celui de sculpture semi-végétale, singulière, qui réagit à l’humidité, à la lumière et devient même écosystème pour d’autres minuscules plantes. L’installation, disposée au sol, forme une micro-forêt de vestiges naturalisés, emblèmes d’une écologie rudérale que l’artiste pose comme un possible contre-modèle à l’idéologie capitaliste.

 

Dans Petite résistance #7, Alexandre Meyrat Le Coz expérimente cette fois le principe de contamination du vivant à partir de la culture de bactéries sur des billets de banques de 5, 10, 20, 50, 100, 200 et 500 euros, employés comme autant de ready-made à manipuler. En collaboration avec le laboratoire du génie biologique de l’Université de Nantes, il les plonge dans de la gélose pour nourrir les champignons et les bactéries qui s’y développent, essentiellement celles du microbiote intestinal (staphylocoque, Escherichia coli…). La pièce ironise sur l’idée d’hygiène appliquée à la monnaie, au sens où l’on peut parler d’argent sale, pour proposer une contamination biologique paradoxalement esthétique.

A la société industrielle comme dispositif d’instrumentalisation répond ici la communauté du vivant, libre,  et autonome. Les devises s’y révèlent comme les véhicules d’une vie bactériologique dont le geste artistique vient amplifier l’expansion et la visibilité. A mesure de leur évolution, très lente, les bactéries altèrent le graphisme des billets, elles assombrissent les couleurs et rongent discrètement les bords. La mise en forme des œuvres, proche d’une lamelle pour microscope, appuie leur référence à l’esthétique de laboratoire. Posé sur un disque de gélose ambré et rétroéclairé, le billet apparaît comme fondu dans une membrane organique, qui n’est pas sans rappeler les auréoles dans la peinture sacrée, une manière discrète de rappeler combien les réflexes spirituels (fétichisme, idolâtrie…) se sont déplacés depuis la sphère religieuse vers la consommation dans le capitalisme. Attaqué par les bactéries, détérioré, le billet met néanmoins à mal cet imaginaire de l’argent-roi (ou argent-dieu) pour déjouer l’irrésistible attraction qu’il provoque.

Petite résistance #7 dresse enfin une critique sans ambiguïté de l’aliénation financière et de l’hystérisation du rapport à l’argent dans nos sociétés. Bravant les difficultés à se procurer les grosses coupures auprès des banques et l’interdiction supposée (mais fausse) de les détruire, en déléguant au vivant l’évolution de son projet, Alexandre Meyrat le Coz perturbe les modalités de la production de son œuvre en même qu’il subvertit les normes de son commerce : de quelle façon peut-on en effet collectionner le vivant ? Comment s’approprier le bien de la Banque de France pour facturer des billets ? En outre, ôter à la monnaie sa fonction d’échange reste-t-il un geste de neutralisation s’il donne par la suite naissance à une œuvre commercialisable ? La force d’attraction de ces œuvres enfin repose-t-elle sur celle qu’exerce l’argent, et peuvent-elle seulement formuler une critique anticapitaliste ? Sans doute faut-il payer de quelques paradoxes le double jeu 

 

L’œuvre s’inscrit dans une série de micro-actions artistiques et clandestines, les Petites résistances, qui entendent briser les routines dans lesquelles s’enferme l’humain, qu’elles relèvent d’une procédure professionnelle, d’un rituel quotidien ou d’une répétition psychique. En cassant la mécanique par l’introduction d’un accident volontaire, il rappelle ainsi l’homme à sa libre vitalité, entendue comme sa capacité à déjouer les déterminismes. Résister revient à combattre ses réflexes, ici sa propre vénalité en trouvant plaisir dans le pur gâchis que représente ce billet mis sous scellé et ôté à sa fonction, puis lentement détruit. Petite résistance transforme alors la fascination pour l’argent en une curiosité esthétique, déplaçant l’attention de la valeur monétaire vers ses qualités graphiques.

Il s’agit de réapprendre à voir ce que nous avons sous les yeux en permanence mais auquel nous nous rendons aveugles, trop occupés à nous servir des billets plutôt qu’à les regarder. On peut ainsi lire à travers les différentes coupures une brève histoire de l’art illustrée, évoquant dans les grandes lignes les différents styles architecturaux qui ont marqué l’art occidental (roman, gothique, Renaissance jusqu’au plus contemporain), comme apprécier le détail des ponts et édifices qui représentent autant de liens entre les nations de l’Union européenne. L’œuvre convoque de cette manière un regard purement gratuit posé sur une dépense purement inutile.  

 

La gratuité de la contemplation est peut-être même envisagée ici comme l’acte remède au productivisme des sociétés industrielles. Déjà sollicité face à la lente rotation d’un Piggy-bank cliquetant ou face à la dégénérescence d’un billet contaminé, le regard esthétique est invité dans Promenade architecturale à se perdre à la surface de billets de banque filmés au microscope. Sa trajectoire dessine une balade sensorielle à travers des motifs désormais abstraits, difficiles à identifier aux figures originales. Les motifs architecturaux, les couleurs, les étoiles, les chiffres ou le drapeau européen s’estompent ici pour faire place à une composition de taches irrégulières et bigarrées, qui perdent souvent en netteté.

La captation procède donc symboliquement à la déconstruction des édifices qui, comme liquéfiés, adoptent une forme plus organique, proche du réseau sanguin ou de la vie bactériologique.

Cette abstraction hybride fait écho à celle de la peinture C’est la goutte d’eau qui dont la trame principale — du bleu sur bleu fondu — provoque une sorte de vibration optique, à tel point que la forme aqueuse peut tout aussi bien devenir nuage.

De l’océan à la voûte céleste, du microbiologique au macroscopique, Alexandre Meyrat Le Coz semble ainsi ménager des lieux d’exil pour les corps monétisés que nous devenons. Sa proposition finit alors par se lire comme un hommage à l’inestimable gratuité de la vie et la critique rieuse de tout système économique qui cherche à la nier.

 

Florian Gaité